Le bagne du dealer d'endorphines

Aux dernières nouvelles, le dangereux trafiquant d'endorphines, Marc Desmazières serait parvenu à s'échapper du bagne du jogging où il était condamné à s'user les mollets et se ronger les adducteurs depuis près de 40 ans. Une évasion spectaculaire à côté de laquelle celles de Latude et du comte de Monte-Christo, c'est T'Choupi au club Mickey. Imaginez que pour forcer les barreaux de ce sinistre séjour et avec pour seule arme sa plume, nouant bout-à-bout les draps de ses souvenirs, il a ouvert ses ailes, comme Papillon à Cayenne, habillé en grand écrivain. Avec Le bagne de la liberté, Desmazières se fait la belle à la sueur de ses pieds.


Marathon Man forever

Coureur de fond en tout et avant tout, Marc Desmazières qui a déjà, en littérature, distancé ses parents (En attendant que ma mère meure) et ses amours (Je vous salue maris) vient ici éponger son masochisme récurrent avec les minutes douloureuses de son addiction. Pas de cloison nasale défoncée ni de foie cirrhosé, juste des chevilles ravagées, des tendons claqués, des pubalgies de footeux surentraîné, des aurores sans câlin, les cornes de brume du Bois de Boulogne quand il croise, son ridicule petit short flottant au vent, certaines dames dont les paillettes ont mauvaise mine comme les "boulangers font des bâtards" et qu'à "La Villette on tranche le lard" pour reprendre un scie de Dutronc à qui l'auteur rend hommage dans l'un des ses chapitres. C'est pas du footing de bobo, le truc de Desmazières. Plus fort qu'une danseuse aux chevilles déformées, qu'un nageur aux épaules hypertrophiées, c'est chaque matin que le postulant champion régional promène ses Puma, aussi solitaire que Johnny Hallyday dégoulinant, à genoux dans la poussière de Bercy, et laisse son âme éructer : "Y-a-t-il quelqu'un pour courir avec moi ?", forçat de l'amour de la course.


Il court, il court le maso

Car tout est là, le coureur, le marathonien, s'adonne à la souffrance pour sa dose. Sa dose d'endorphines, ces substances que le corps libère après l'effort. C'est le shoot absolu sans pikouze ni sniffette, sans joint ni trompette, un nirvana indescriptible qui vaut tous les sacrifices, Quant on court, on laisse tout derrière soi, les tragédies, les emmerdes, les frustrations, la laideur des buildings, la poussière des trottoirs, tout comme le cheval au galop jonche la piste de ses déjections fumantes. Et Desmazières de décrire, avec humour et fierté, certes, mais aussi une minutie d'entomologiste, le fonctionnement imperturbable, les maniaqueries (d'abord la chaussette gauche, toujours) du grand malade qui va se faire du mal pour s'éclater, s'envoyer sa foutue giclée d'endorphines, tout ça pour sa gueule personnelle, sans faire tourner le mégot aux potaux. Et au passage, de citer Dostoiveski et les Souvenirs de la maison des morts. Ils courent pour "étouffer à force de fatigue, le tourment intérieur qui les ronge."


Mutin, bagnard, fuyard

On passe un moment passionnant au Bagne de la liberté, à courir dans la foulée élégante de ce concurrent de la vie, si fier de n'être qu'un numéro et dont le dossard vaut tous les costards de prix. Le charme du vécu par tous les temps, au son du bitume, du pavé ou de la poussière du parc Monceau, la cruauté du sport, de l'effort que l'on s'inflige sans but lucratif, du dépassement de soi, l'écriture fine et soignée, l'exaltation qui colle aux semelles, contribuent à éclairer ce monde de damnés.

Le bagne de la liberté de Marc Desmazières
152 pages, 5 € http://lebagnedelaliberte.fr/
Illustration de couverture : Sei Sekiguchi
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